CRITIQUE// Véronique Pestel au Forum Léo Ferré (Ivry)

Une des particularités du Forum Léo Ferré est d’offrir au public et aux artistes un lieu où le silence est plein de “respect et de douceur”. C’est avec ces mots que Véronique Pestel ouvre son tour de chant, Faire autrement, qui est aussi le titre de son nouvel album paru en janvier. 

Elle y fait peau neuve avec des arrangements confiés au jeune violoniste Clément Wurm qui a su envelopper les morceaux d’un climat marquant un tournant dans son oeuvre grâce à la musique assistée par ordinateur. Celle-ci lui permet d’explorer de nouvelles sonorités, de déployer des espaces, des couleurs nouvelles voire exotiques, loin du piano-voix : “moins de mots et plus de sons (…) pas dans un sens d’appauvrissement mais dans un sens de permission”, confie l’artiste dans le documentaire inclus dans le coffret de l’album. Les sonorités électroniques lui ouvrent de nouveaux espaces de liberté, au delà des mots ; c’est ce à quoi devrait ressembler son “geste de demain”. Pour saisir ce geste, il suffit d’écouter l’introduction des Alouas ou l’atmosphère fantasmagorique qui accompagne l’extrait des Vrilles de la vigne de Colette qui clôt l’album.

Ce soir-là la poétesse-chanteuse-conteuse qui porte le beau et l’amour du beau en étendard est seule au piano, cet instrument avec lequel elle fait corps depuis ses débuts. La lumière s’éteint et on accepte de laisser le monde derrière quelques temps, de fermer la porte, de laisser l’obscurité se faire pour mieux lâcher prise. Hors des sentiers battus, elle nous emporte et nous fait voir en poète, rallume la lumière, note à note, mot par mot :

“Mais rien ne s’éteint du moins pas encore
C’est la lumière qui voyage sur les corps”

Sur scène, comme au disque, Véronique Pestel est une artiste exigeante : elle choisit de mettre en avant ses nouveaux textes qu’elle met en miroir de ceux de son répertoire et leur offre ainsi un éclairage neuf ; elle convoque Aragon et Elsa Triolet ou raconte comment un concert d’Anne Sylvestre lui a permis de faire naître Comme le jour et ainsi de sortir de la longue nuit qui commença en janvier 2015. Du bout de ses vers, elle trace les contours d’un univers poétique profondément humain rempli de miroirs aux Alouas dans un jardin qui fait mal aux reins, de gendarmes de branches, de vents îliens et de vents de rien… Et tour à tour, à chaque détour du voyage, d’avoir le souffle court ou les yeux humides, le sourire aux lèvres ou la rage au ventre : se sentir en vie.

Pour clore ce récital elle a choisi d’offrir un monument, Les marteaux de Camille, texte à sa mesure que lui a confié Philippe Noireaut. Un bel hommage à Camille Claudel, cette “Icare féminine”, une de ces femmes à qui elle donne sa voix, avec force et beauté. Et elle n’oublie pas les Vanina, Elsa, Colette, Mamie Métisse… Ses textes finement ciselés et ceux des auteurs qu’elle choisit de mettre en musique ne cessent de rappeler ce que peuvent porter les mots et la musique : tous les silences et tous les cris, toute la mémoire et tout l’avenir, toute la beauté, toutes les luttes et surtout l’espoir qu’on se passe de mains en mains.

On lit au dos du coffret : “Tout est illusion / mais la nature / donne / crée / tue / Je est une illusion / mais l’autre / m’accompagne / m’apprend / me transforme / Dans le noir / un éclair / réveille”

C’est peut-être ça l’art de Véronique Pestel : être dans le noir un éclair qui réveille, avec respect et douceur.

Thomas Touzalin


Pour se procurer l’album chez EPM, c’est ici. Véronique Pestel présentera son spectacle dans une nouvelle formatione en trio (avec Clélia Bressat-Blum et Clément Wurm) au Festival Barjac M’Enchante le 31 juillet. Dautres dates à venir ici.