CRITIQUE// Francesca Solleville, bouleversante, au Forum Léo Ferré

Un dimanche d’automne ensoleillé. Fin d’après-midi à Ivry-sur-Seine. Elle se tient là,  bien droite dans ses vêtements noirs, amples, qui la laissent libre de tout mouvement. Libre de crier, de tendre les bras, de taper sa tête avec ses mains. Sans entrave. Dès la première chanson, le ton est donné. C’est une femme « Al dente » qui se dresse devant nous et ne nous lâchera plus jusqu’à la dernière note, jusqu’au dernier souffle. Une voix vibrante, de celles qui viennent du fond du ventre, un chant viscéral, nécessaire.

Accompagnée au piano par son complice de longue date, Michel Précastelli, elle enchaîne les classiques avec ferveur et émotion. L’affiche rouge, J’entends, j’entends, La marine, Nuit et brouillard… autant de chansons qu’elle vient d’enregistrer en studio (Les treize coups de minuit, paru chez EPM) et qui ont jalonné un parcours exemplaire de plus de 60 ans. A l’annonce de Ma France, de Jean Ferrat, la salle retient son souffle. « Je l’ai chantée a capella devant son cercueil… à Jean… chaque fois ça me fait quelque chose ». Emotion aussi lorsqu’elle entonne la poignante Sarment – dédiée à sa mère, sa « mirabelle au bois dormant » – ou Le soldat de marsala qu’elle devra interrompre, saisie par tant d’horreur. C’est qu’elle vit ses chansons sans tricher, Francesca. De tout son être, comme au premier jour.

D’autres titres, plus récents, ont été taillés sur mesure par Anne Sylvestre, Michel Bülher ou Allain Leprest – qui lui a écrit un album entier. Des auteurs d’une qualité rare, choisis avec rigueur et exigence. Ils savent ce qu’ils lui doivent et combien elle incarne avec justesse chacun de leurs mots. C’est peut-être pour cela qu’ils sont si nombreux à lui avoir un jour confié un texte. Peut-être pour cela qu’elle est devenue, au fil des ans, l’une des représentantes les plus légitimes de la chanson française.

Sur scène, elle se bat et se débat, avec une force et une spontanéité revigorantes. Et toujours, en fil rouge, cette voix qui cogne plus fort que les poings. Les migrants, la guerre, la pauvreté, le communisme… elle est de toutes les luttes, de tous les combats. Oui, la belle octogénaire est plus que jamais debout, indignée, révoltée, passionnée. Le récital se termine avec Le chant des hommes, un magnifique texte du poète turc Nâzim Hikmet. « Rien ne m’a jamais rendu aussi heureux / Que les chants / Les chants des hommes ». Et l’on saisit la chance d’avoir partagé ce moment privilégié avec une interprète hors du commun. Francesca Solleville nous a offert le plus beau des cadeaux : le chant d’une femme debout.

Benjamin Pechmezac

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