CRITIQUE// « Aokigahara, la forêt des suicidés », une BD de El Torres et Gabriel Hernandez

Aokigahara, la forêt des suicidés
El Torres (Scénario), Gabriel Hernandez (Dessinateur)
ATLANTIC COMICS EDITIONS

« Prenez le temps de lire ces lignes. Vos parents vous ont transmis le cadeau précieux qu’est la vie. Ne gardez pas vos ennuis pour vous-même, s’il vous plaît, demandez conseil. »

Avait-elle pris le temps de lire ou était-elle si déterminée que nul avertissement ne l’aurait détournée de la voie qu’elle avait choisie… Elle était pieds nus et sa peau se meurtrissait davantage à chaque pas effectué sur le sol maudit de la forêt d’Aokigahara au pied du Mont Fuji. Une mer de bambous qui a englouti bon nombre de désespérés désireux d’en finir une bonne fois pour toutes. Un roman, Nami No Tou, fut le premier écrit à avoir rendu cet endroit singulier populaire. Deux amants venaient y chercher la mort. Bien des années plus tard, en 1993, paraît le Guide complet du suicide décrivant la forêt comme le lieu idéal pour mettre fin à ses jours. Dès lors, Aokigahara ne fut plus nourrie que par le sang et la chair des désoeuvrés. Qu’espéraient-ils trouver là ? La paix ? Masami, elle, n’est pas ici pour chercher la paix. Elle est en colère et sent la rage gronder dans ses entrailles. Elle progresse dans la noirceur mortifère de ce sépulcre végétal. Elle est prête. Elle ne peut supporter qu’Alan, son petit ami américain la quitte. Ces gaijins : tous les mêmes ! Il ne se moquera pas d’elle, non ! Masami se meurt à présent mais sa rancœur continue de croître bien au-delà de sa dépouille… Tremble, Alan, car ton entourage et toi risquez d’en faire les frais… Rien ne saurait arrêter un mort en colère !

Ryoko, elle, ne craint pas les morts. Aokigahara est son domaine. Elle y exerce la fonction de garde forestière et chaque sente, chaque pierre, chaque arbre lui est connu. Elle marche sur les traces de son père, garde lui aussi et avalé par la forêt. La jeune femme, hantée par son souvenir, tente de le retrouver. Elle honore les traditions shintoïstes et bouddhistes qui aident les âmes des défunts à gagner le repos éternel et accomplit certaines cérémonies dans le respect des croyances ancestrales. Aokigahara, sinistre refuge des esprits tourmentés, lien entre vie et trépas, va réunir ces deux femmes et se jouer de leurs souffrances. Il est en effet des lieux dont on ne franchit pas impunément le seuil que l’on soit vivant ou bien mort…

Cette bande dessinée aux allures de roman graphique est née de la coopération géniale de deux références espagnoles : El Torres et Gabriel Hernandez. Le voyage sombre et hallucinatoire qu’ils proposent est mené tambour battant : des dialogues profonds et justes, un dessin spectaculaire créant une ambiance pesante et un scénario qui ménage le suspense jusqu’à la dernière page. Chapeau bas pour ce premier opus d’une série qui s’annonce déjà très prometteuse. Propos appuyés par l’alléchante preview jouant avec les nerfs du lecteur impatient. Un petit veinard qui, en attendant, saura apprécier la présence de commentaires et de planches des deux artistes autour de la création de ce cauchemar hypnotique.

Hahasiah

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